Derry Hannam – « Profs, une autre voie est possible ! »

Derry Hannam a publié en 2020 un livre où il raconte sa première expérience de deux ans en tant que prof, dans une école publique anglaise, avec des jeunes de 11 et 12 ans. Ce livre vient d’être traduit en français, sous le titre « Profs, une autre voie est possible – Devenir enseignant démocratique dans une école publique« . Je le recommande à toutes les personnes qui s’intéressent à l’éducation démocratique.

Je conseille d’ailleurs de sauter (dans un premier temps) les 69 premières pages, et de commencer directement au chapitre 4 : « Mon premier poste en tant que professeur de la classe H1 ». Les trois chapitres précédents concerne sa jeunesse et sa formation, ils sont intéressants, mais ils ne me semblent pas être le cœur du sujet, et je pense que le chapitre 4 captivera bien davantage les lecteurs !

Derry Hannam a bénéficié d’un contexte favorable, car, habituellement, dans le public et pour les élèves de cet âge là, chaque prof n’a les élèves que quelques heures par semaine, et la pression du programme est forte. Pour certaines raisons, il a pu avoir les élèves la moitié du temps, et limiter le temps explicitement focalisé sur le programme à quelques heures par semaine.

Sans trop prévoir à l’avance ce qui allait se passer, il a introduit d’abord une réunion de classe (en laissant beaucoup de pouvoir à cette réunion, sachant qu’il était clair dès le début que si les choses partaient vraiment en luge, il reprendrait le pouvoir), puis suite à certains événements, un tribunal de classe, puis le journal de classe. Des anciens élèves témoignent, cinquante ans après (!), de ce qu’ils ont vécus…

L’élément le plus marquant pour moi, c’est l’impact que Derry Hannam a réussi à avoir en terme d’affaiblissement du harcèlement scolaire. C’est d’ailleurs pour moi l’un des avantages les plus importants de l’éducation démocratique, et ce que je souhaite creuser dans les prochains mois. Voici un passage du livre à ce sujet (p. 186) :

L’intimidation n’avait presque jamais lieu au sein de la classe 1H/2H car l’intimidé obtenait une réparation immédiate de la part des élèves eux-mêmes, sans que les enseignants soient impliqués. L’intimidation était méprisée et sévèrement réprimée lorsque le problème se présentait. Les élèves les plus timides et les moins aptes à se défendre ont vite compris que le « système » était là pour eux et que, s’ils avaient le courage d’y avoir recours, il les protégeait. Au cours de la deuxième année, les élèves de la classe ont fini par comprendre, en faisant preuve d’une grande subtilité, les raisons qui motivaient les auteurs d’actes d’intimidation, et ont saisi l’importance d’essayer de les aider une fois la situation maîtrisée. L’histoire de Jo, racontée au chapitre 11, en est un exemple typique.

De nombreuses années plus tard, en 2000, lorsque l’Ofsted (l’inspection scolaire anglaise) a tenté de fermer Summerhill School en raison de son refus de rendre obligatoire la fréquentation des cours, le département des services sociaux de Suffolk a énuméré, dans son rapport d’inspection de l’école nettement plus positif, les aspects de protection de l’enfance caractérisés dans la réunion démocratique de l’école. Le rapport indiquait que toute forme d’intimidation ou de maltraitance des enfants était pratiquement impossible dans un environnement propice à la franchise et à l’ouverture d’esprit, où il existait un forum que les enfants avaient l’habitude d’utiliser pour soulever toute question relevant de leur intérêt. Mary Baginsky et moi-même sommes parvenus à des conclusions similaires dans le cadre de notre recherche sur les conseils d’écoles efficaces, menée pour le compte de la NSPCC en 1999 (Baginsky et Hannam, 1999).

La réunion de classe permet d’instaurer une culture qui empêche le harcèlement, mais seulement si les élèves se l’approprient vraiment (il faut qu’elle soit vraiment utile, avec un vrai pouvoir). Je pense d’ailleurs que c’est plus facile si les élèves ont 11 ou 12, car les élèves plus jeunes sont souvent moins intéressés par les réunions de classe et par la gouvernance.

Derry Hannam consacre d’ailleurs beaucoup d’attention à cette question de non-harcèlement. Et il ne se contente pas de la déléguer à la réunion de classe. Il agit de manière proactive pour que les élèves ne soient pas exclus (p. 95) :

Lorsque les élèves travaillaient sur le programme établi par mes soins, ils s’asseyaient en groupes de leur choix, mais je ne tolérais aucune querelle si je décidais de placer un nouvel élève, ou un élève ayant peu d’amis, au sein d’un groupe particulier. J’ai expliqué en réunion que le partage d’idées avec les autres permettait d’apprendre énormément, et que je ne voulais pas que quiconque reste seul et soit exclu. J’ai répondu aux questions à ce sujet, mais j’ai fini par indiquer clairement que je prendrais cette décision en tant qu’enseignant responsable du bien-être et de l’apprentissage de tous les élèves de la classe. Cette règle n’a jamais fait l’objet de contestations, et les comportements blessants ou de rejet envers les élèves les moins populaires étaient très rares.

Cette proactivité m’a surpris. Dans son livre « Votre enfant face aux autres – L’aider dans les relations difficiles », Emmanuelle Piquet conseille que l’adulte n’intervienne pas directement dans les situations de harcèlement, mais aide l’enfant harcelé à avoir davantage de ressources pour lutter lui-même contre la spirale du harcèlement. Pourtant, je ne suis pas étonné qu’ici, l’action proactive de Derry Hannam donne de bons résultats. Peut-être parce qu’ici, l’enfant a certes été aidé par un adulte, mais il n’y aura pas de situations similaires où l’adulte ne sera plus là (typiquement, dans la cour de récré, ou pour d’autres types de travail en groupe, l’élève moins populaire ne sera pas introduit par la contrainte dans un groupe spécifique).

Il y a plusieurs autres passages qui m’ont particulièrement plu. L’histoire de Jo, par exemple. Mais je préfère retranscrire ici un passage plus classique. Il s’agit d’une solution que les élèves trouvent contre le bruit en classe (ils sont très nombreux dans un espace assez restreint), puis de la façon dont elle a débouché sur la création d’un « tribunal » (p. 97) :

Lors de la réunion, j’ai confié que je régulais le niveau de bruit selon mon degré de tolérance et que j’insistais parfois sur le silence lorsque la fatigue se faisait ressentir. J’ai ensuite demandé : « Pensez-vous qu’il existe une meilleure façon de gérer le niveau sonore ? » Christine a suggéré qu’il serait plus démocratique de laisser chaque élève lever la main s’il trouvait l’environnement trop bruyant, ce qui permettrait d’inclure le ressenti de tous et de ne pas se limiter à celui du professeur. J’ai alors demandé comment je pourrais distinguer les mains levées signifiant un besoin de calme de celles manifestant un besoin d’aide. David K. a suggéré l’idée que la main gauche puisse signifier un besoin de calme et la main droite un appel à l’aide. J’ai fait remarquer que si la salle devait être calme pour satisfaire un seul élève, alors ce n’était pas plus démocratique que si je voulais qu’elle soit calme à ma convenance. Tim a suggéré que cinq minutes de silence total soient imposées pour cinq mains gauches levées.

[…] Je n’ai rien fait lorsque les décibels ont dépassé, selon moi, le niveau sonore acceptable d’un bon environnement de travail. Soudain, sept ou huit mains, gauches en majorité, se sont levées. Le délégué de service Andrew a dûment prononcé « cinq minutes de silence ». Un silence quasiment total a soudainement envahi la pièce. […] J’étais absolument stupéfait du succès que rencontrait ce principe, car je n’avais pas eu une seule fois besoin de dire à la classe de baisser le ton. Imaginez mon choc lorsque, le vendredi matin, Michael a épinglé au tableau l’ordre du jour de la réunion de classe de l’après-midi. Le premier élément était « Le système de mains levées ne fonctionne pas. Il faut faire quelque chose ». Lors de la réunion, j’ai appris que de nombreux élèves étaient contrariés par le fait que certains de leurs camarades chuchotent pendant les moments de silence.

[…] Des élèves ont proposé que les deux délégués de service notent les noms des chuchoteurs au dos de leurs cahiers et que je définisse, en tant qu’enseignant, les lignes à faire écrire aux contrevenants comme punition.

[…] Plusieurs personnes ont objecté que les délégués n’inscriraient pas le nom de leurs amis sur leur cahier. J’ai alors expliqué que dans la vraie vie, la loi était appliqué par la police, représentée ici par les délégués de classe, mais que la justice et les peines étaient rendues par les tribunaux. Il revenait au tribunal d’examiner attentivement les preuves et de donner aux personnes accusées la possibilité de se défendre contre l’accusation.

« Dans ce cas, instaurons notre propre tribunal », a proposé James C.

Globalement ce livre est agréable à lire, et il donne des billes intéressantes pour agir, même dans des contextes a priori plutôt défavorables : les écoles publiques (où la plupart des parents s’attendent à une école traditionnelle), les emplois du temps saucissonnés (où la semaine est partagée entre plusieurs profs), le travail en équipe avec des collègues (qui sont parfois conservateurs), etc.


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