{"id":57,"date":"2007-09-27T17:49:36","date_gmt":"2007-09-27T15:49:36","guid":{"rendered":"http:\/\/guilain.omont.net\/college-%c2%ab-difficile-%c2%bb-des-innovatrices-bien-inspirees-racontent\/"},"modified":"2026-08-26T19:37:04","modified_gmt":"2026-08-26T17:37:04","slug":"college-%c2%ab-difficile-%c2%bb-des-innovatrices-bien-inspirees-racontent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dem.li\/guilain\/fr\/blog\/2007\/09\/27\/college-%c2%ab-difficile-%c2%bb-des-innovatrices-bien-inspirees-racontent\/","title":{"rendered":"Coll\u00e8ge \u00ab difficile \u00bb : des innovatrices bien inspir\u00e9es racontent&#8230;"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" style=\"float: right; margin-left: 5px\" src=\"http:\/\/guilain.omont.net\/wp-content\/degois.jpg\" \/>Je viens de lire le livre \u00ab L\u2019\u00e9cole, les belles et la B\u00eate \u00bb de Aline Peignault et Marie-Pierre Degois, paru en avril 2007 aux \u00e9ditions \u00ab Chronique Sociale \u00bb.<\/p>\n<p>Passionnant, mais assez difficile \u00e0  raconter. Les deux auteurs, l\u2019une prof au coll\u00e8ge, et l\u2019autre Principal, racontent des s\u00e9quences de vies : au d\u00e9but leurs souvenirs d\u2019enfance, leurs formations, puis leur exp\u00e9riences professionnelles.<\/p>\n<p>J\u2019appr\u00e9cie particuli\u00e8rement les r\u00e9cits de Marie-Pierre Degois. Ils m\u2019\u00e9clairent bien sur les processus qui ont contribu\u00e9 \u00e0  la r\u00e9ussite de certains projets du coll\u00e8ge. En plus, j\u2019aime beaucoup sa fa\u00e7on d\u00e9crire et son \ud83d\ude42 J\u2019ai repris certains passages de livre (dont un de Aline Peignault). Cela donne un petit texte agr\u00e9able et rapide \u00e0  lire, je pense que vous ne serez pas d\u00e9\u00e7us du d\u00e9tour \ud83d\ude42<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\n\u00ab La loi du silence, exp\u00e9riment\u00e9e dans ma famille, je la retrouve \u00e0  nouveau l\u00e0 -bas [un coll\u00e8ge de Lille]. Dire que \u00e7a ne va pas, qu\u2019on n\u2019y arrive pas, c\u2019est r\u00e9v\u00e9ler au grand jour une incomp\u00e9tence fatale que personne ne supporte, ni celui qui en est le porteur, ni celui qui en est le voyeur.<\/p>\n<p>Un jour, il se passe quelque chose d\u2019incroyable : par-dessus le bruit de mes \u00e9l\u00e8ves, je per\u00e7ois un autre bruit, aussi intense et presque plus puisqu\u2019il couvre par intermittence le bazar des miens. Je ne suis donc pas la seule \u00e0  en baver, il y en a d\u2019autres, au moins un ou une autre qui conna\u00eet ce que je connais. A la fin du cours, je sors de ma salle et je regarde le professeur qui \u00e9merge de la salle mitoyenne. C\u2019est un homme, je ne connais pas son nom. Lorsqu\u2019on travaille \u00e0  mi-temps dans un \u00e9tablissement [Marie-Pierre travaille \u00e0  mi-temps dans un \u00e9tablissement et \u00e0  mi-temps dans un autre], il n\u2019est pas facile de cr\u00e9er des liens. Il est rouge, en sueur, un pan de chemise hors du pantalon. J\u2019ai l\u2019impression de croiser un miroir. Je m\u2019approche de lui :<\/p>\n<p>&#8211; Et bien, on n\u2019a pas rigol\u00e9 tous les deux aujourd\u2019hui, hein ?<\/p>\n<p>Ca me semble une entr\u00e9e en mati\u00e8re extr\u00eamement fut\u00e9e.<\/p>\n<p>Il se retourne brusquement, tr\u00e8s sec :<\/p>\n<p>&#8211; Je ne vois pas ce que tu veux dire&#8230;<br \/>\n&#8211; &#8230; \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00ab Et puis \u00e0  nouveau, il se passe quelque chose&#8230; Un hasard. Le professeur de musique du coll\u00e8ge [on est maintenant \u00e0  Villeneuve-la-Garenne] a l\u2019habitude d\u2019organiser un spectacle cons\u00e9quent pour la fin de l\u2019ann\u00e9e. L\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente, un professeur de fran\u00e7ais y avait greff\u00e9 une partie th\u00e9\u00e2trale qui avait eu beaucoup de succ\u00e8s. Est-ce que cela m\u2019int\u00e9resserait de monter un projet similaire ? Ma premi\u00e8re r\u00e9action est n\u00e9gative. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0  beaucoup de mal \u00e0  tenir les \u00e9l\u00e8ves sur les points de programme officiel, je peine \u00e0  reprendre mon souffle le week-end et le mercredi, comment pourrais-je m\u2019en sortir ? Et puis, par curiosit\u00e9, et aussi parce qu\u2019il me semble vital d\u2019essayer des choses avant de m\u2019en remettre aux antid\u00e9presseurs, j\u2019accepte. Je transmets la proposition \u00e0  mes classes et je r\u00e9cup\u00e8re une quinzaine d\u2019\u00e9l\u00e8ves volontaires. On se met au travail \u00e0  l\u2019heure du midi. Choix du texte, r\u00e9partition des r\u00f4les, r\u00e9p\u00e9titions&#8230; Et on commence \u00e0  s\u2019amuser, \u00e0  trouver des id\u00e9es de mise en sc\u00e8ne ensemble. Un vaste n\u2019importe quoi tout \u00e0  fait r\u00e9jouissant. Donaldo ne parvient pas \u00e0  apprendre le texte. Un jour, d\u2019humeur particuli\u00e8rement sombre, il lance que lui, le th\u00e9\u00e2tre, il s\u2019en fout, ce qui l\u2019int\u00e9resse, c\u2019est la plong\u00e9e sous-marine. Qu\u2019\u00e0  cela ne tienne, je lui sugg\u00e8re de tenir son r\u00f4le en combinaison, palme et tuba, on verra bien. La proposition l\u2019enchante et c\u2019est ensuite une sorte de concours \u00e0  celui qui aura l\u2019id\u00e9e la plus farfelue. Bient\u00f4t l\u2019heure du midi ne suffit plus. L\u2019\u00e9ch\u00e9ance se rapproche et nous ne sommes pas pr\u00eats. On reste certains soirs, on revient le mercredi. Tout le monde est l\u00e0  et moi aussi, premi\u00e8re surprise de constater que ces heures suppl\u00e9mentaires sont les seules \u00e0  ne pas m\u2019angoisser. Et m\u00eame plus. Lorsque je retrouve les \u00e9l\u00e8ves en classe ensuite, perdure cette esp\u00e8ce de connivence qui contribue ind\u00e9niablement \u00e0  d\u00e9tendre l\u2019atmosph\u00e8re. Je les ai vus autrement que comme des \u00e9l\u00e8ves, ils m\u2019ont fait rire et parfois \u00e9blouie par leur ing\u00e9niosit\u00e9, leur vivacit\u00e9, leur humour ou leur s\u00e9rieux. Je n\u2019ai plus le m\u00eame regard et le leur change aussi. A la fin de l\u2019ann\u00e9e, dans une salle de spectacle immense pr\u00eat\u00e9e par la municipalit\u00e9, je connais un autre type d\u2019angoisse, qui rel\u00e8ve du trac, de l\u2019\u00e9motion, de l\u2019espoir. Ils sont magnifiques et je suis sur un nuage. \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00ab Le premier changement notoire pour moi \u00e0  Gagarine [nous sommes maintenant \u00e0  Trappes], c\u2019est la salle des profs. Elle ne ressemble \u00e0  rien de ce que j\u2019ai pu conna\u00eetre. Il y a bien s\u00fbr des groupes constitu\u00e9s, des territoires marqu\u00e9s, autour d\u2019un cendrier ou d\u2019une table basse. Mais les groupes se m\u00e9langent volontiers, s\u2019agr\u00e8gent, se d\u00e9sagr\u00e8gent, au hasard des discussions ou des besoins. Et puis la population est plut\u00f4t h\u00e9t\u00e9roclite. Ca va du tr\u00e8s jeune prof au routard blas\u00e9 en passant par la quadrag\u00e9naire distingu\u00e9e ou le prof-maman qui \u00e9coute et r\u00e9conforte l\u2019\u00e9l\u00e8ve ou le coll\u00e8gue. On dirait une r\u00e9union de famille avec le dernier-n\u00e9 des cousins et la grand-tante \u00e0  secrets. L\u2019extraordinaire c\u2019est qu\u2019ici la parole est libre, franche, l\u00e9g\u00e8re. Je tombe des nues quand j\u2019entends les uns et les autres expliquer que les 5emes 1 \u00e9taient intenables aujourd\u2019hui, qu\u2019ils n\u2019ont rien pu faire pour emp\u00eacher Untel de sortir de la classe sans leur autorisation, que le cours \u00e9tait rat\u00e9 ou qu\u2019ils ne savent plus comment prendre Une telle&#8230; Les difficult\u00e9s de tous s\u2019affichent tranquillement, personne n\u2019a l\u2019air de trouver cela scandaleux. Personne ne se permet de juger un coll\u00e8gue qui raconte ainsi franchement le quotidien le moins glorieux de la classe. Et puis personne ne semble se d\u00e9courager vraiment. Embarqu\u00e9 sur la m\u00eame gal\u00e8re, chacun fait ce qu\u2019il peut, du mieux qu\u2019il peut. Un jour on peut bien, un jour on peut pas. C\u2019est comme \u00e7a, normal, \u00e9vident, naturel. Je suis sci\u00e9e. D\u2019autant que ceux qui parlent comme \u00e7a sont tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de mes mod\u00e8les mythiques, S\u0153ur Christian ou Sainte Gentille : des gens calmes, sereins, souriants, capables de coups de gueule, r\u00e2lant sur les \u00e9l\u00e8ves mais qui s\u2019inqui\u00e8tent d\u2019eux, de leurs progr\u00e8s, de leur avenir. La plupart sont l\u00e0  depuis longtemps : dix, quinze et m\u00eame vingt ans pour certains. Ils me font d\u00e9couvrir un mod\u00e8le que je ne connaissais pas, plus humain que mes inaccessibles \u00e9toiles p\u00e9dagogiques. C\u2019est rassurant et \u00e7a vaut mieux car j\u2019ai besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00ab Je fais vraiment connaissance avec la Principale [Aline Peignault] au cours d\u2019une de ces phases paroxystiques de violence. Tous ces \u00e9v\u00e9nements, elle les conna\u00eet. Ce climat, elle le ressent aussi bien que nous. Alors que jusque-l\u00e0 , je n\u2019avais qu\u2019entreaper\u00e7u des Principaux retranch\u00e9s derri\u00e8re leur bureau et prompts \u00e0  expliquer que le silence est d\u2019or et qui l\u2019exp\u00e9rience vient avec la m\u00e9nopause, je rencontre quelqu\u2019un qui dit les choses, simplement, sans en nier l\u2019importance, sans essayer de nous mettre \u00e0  l\u2019\u00e9cart de ses r\u00e9flexions et de ses actes. [&#8230;] On n\u2019a plus qu\u2019\u00e0  se retrousser les manches.<\/p>\n<p>Euh, moi aussi ? Bah oui, moi aussi. Je fais partie d\u2019une communaut\u00e9 \u00e9ducative, c\u2019est la premi\u00e8re fois, je ne suis plus seule \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>Passage \u00e9crit par Aline Peignault :<\/p>\n<p>\u00ab La D\u00e9marche image proprement dite a dur\u00e9 deux ans. Pilot\u00e9e par le coll\u00e8ge, elle a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e par des fonds du D\u00e9veloppement social urbain. Outre les professeurs du coll\u00e8ge, des \u00e9l\u00e8ves et leurs parents, elle a rassembl\u00e9 des \u00e9lus, des habitants, des membres d\u2019institutions ou d\u2019associations de la ville. Elle a b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 de l\u2019aide strat\u00e9gique et m\u00e9thodologique d\u2019un cabinet de consultants.<\/p>\n<p>Afin de mieux conna\u00eetre l\u2019image du coll\u00e8ge et du quartier, nous sommes all\u00e9s \u00e0  la rencontre des \u00ab porteurs d\u2019image \u00bb pour les \u00e9couter et, chemin faisant, construire, avec nos partenaires les plus motiv\u00e9s, de petits projets concrets susceptibles de changer cette image. Ainsi sont n\u00e9s une multitude de projets impliquant le coll\u00e8ge et le quartier.<\/p>\n<p>La D\u00e9marche image fut pour nous une irrempla\u00e7able formation en vraie grandeur, dans et par l\u2019action. A travers ce projet, j\u2019ai vraiment appris \u00e0  piloter la complexit\u00e9 et nous avons tous beaucoup appris : \u00e9couter l\u2019autre, tisser du lien social, construire du r\u00e9seau, croiser les talents, dire nos r\u00e9ussites et en \u00eatre fiers&#8230; \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>On revient \u00e0  Marie-Pierre Degois :<\/p>\n<p>\u00ab Donner la parole revient \u00e0  d\u00e9goupiller une grenade. Et les premiers essais sont catastrophiques.<\/p>\n<p>Les \u00e9l\u00e8ves ne sont pas habitu\u00e9s \u00e0  ce qu\u2019on leur permette de s\u2019exprimer librement sur leurs conditions de travail ; une fois la premi\u00e8re minute de m\u00e9fiance pass\u00e9e, le torrent imp\u00e9tueux de reproches, de jugements h\u00e2tifs, de r\u00e8glements de compte intransigeants, se d\u00e9verse sans retenue. Les profs eux, ne sont pas pr\u00eats \u00e0  entendre certaines v\u00e9rit\u00e9s ou \u00e0  d\u00e9celer le vrai malaise qui se cache dans des propos parfois purement et simplement diffamatoires. Forc\u00e9ment, \u00e7a se passe mal. Les profs se drapent dans leur dignit\u00e9 offens\u00e9e, les \u00e9l\u00e8ves crient \u00e0  l\u2019imposture.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 , \u00e7a sert \u00e0  rien de parler des probl\u00e8mes, c\u2019est pire.<\/p>\n<p>On remballe.<\/p>\n<p>Mais plut\u00f4t que de renoncer \u00e0  cette partie essentielle du Contrat de vie, nous avons pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 revoir la m\u00e9thode. Cet \u00e9change de paroles ne pouvait pas se faire sans un minimum de r\u00e8gles, dans un cadre pr\u00e9cis qui permettrait \u00e0  chacun de se sentir \u00e0  la fois libre et en s\u00e9curit\u00e9. Nous ne savions pas faire, alors nous all\u00e2mes observer ce que d\u2019autres faisaient depuis longtemps et bien. C\u2019est ainsi que nous emprunt\u00e2mes le terme de \u00ab tutorat \u00bb et la m\u00e9thode au coll\u00e8ge exp\u00e9rimental de la Source \u00e0  Meudon.<\/p>\n<p>Observation, r\u00e9flexion, application, adaptation. [&#8230;]<\/p>\n<p>Il ne s\u2019agit pas de rejeter nos responsabilit\u00e9s en demandant aux \u00e9l\u00e8ves de r\u00e9soudre les probl\u00e8mes mais de montrer que tout le monde peut avoir une part active dans la r\u00e9solution de ces probl\u00e8mes. Il ne s\u2019agit pas de transformer l\u2019heure de tutorat en tribunal inquisitoire pour les adultes ou les enfants, ni de laisser la d\u00e9magogie ou la violence occuper le terrain. Pour \u00e9viter les d\u00e9rapages, les \u00e9cueils, nous sommes deux profs qui assurons conjointement cette heure-l\u00e0 . Au moins l\u2019un d\u2019entre nous a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 et prend en charge la formation de l\u2019autre : \u00e9tablir les r\u00e8gles de ce moment d\u2019\u00e9change, instituer un ordre du jour, nommer un pr\u00e9sident de s\u00e9ance, un secr\u00e9taire, reformuler les constats et les propositions en termes clairs et acceptables par tous&#8230;<\/p>\n<p>Si nous avions eu du mal \u00e0  organiser le syst\u00e8me dans les premiers mois, notamment avec les \u00e9l\u00e8ves les plus \u00e2g\u00e9s, il s\u2019av\u00e9ra que l\u2019habitude, la comp\u00e9tence furent bient\u00f4t partag\u00e9es dans ce domaine tout autant par les profs que par les \u00e9l\u00e8ves. Il \u00e9tait devenu possible de laisser une classe en autonomie pour pr\u00e9parer le conseil de fin de trimestre ; au retour des tuteurs dans la classe, le tri avait \u00e9t\u00e9 fait entre ce qui n\u2019avait pas d\u2019importance, ce qui relevait de la mauvaise foi ou du jugement de valeur et ce qui constituait des points sur lesquels on pouvait effectivement travailler et le pr\u00e9sident de s\u00e9ance r\u00e9sumait pour tout le monde l\u2019essentiel des propos tenus. Nous apprenions ensemble la d\u00e9mocratie et ces heures permettaient ind\u00e9niablement de d\u00e9samorcer nombre de situations conflictuelles qui auraient eu t\u00f4t fait de se cristalliser en faits de violence.<\/p>\n<p>A mon d\u00e9part de Gagarine, affect\u00e9e dans un \u00e9tablissement beaucoup plus tranquille, je pus appr\u00e9cier toute la mesure de la rigidit\u00e9 institutionnelle et la fa\u00e7on dont le minist\u00e8re dig\u00e9rait les innovations. Ce syst\u00e8me, que nous avions mis en place et qui \u00e9tait aussi apparu spontan\u00e9ment dans d\u2019autres coll\u00e8ges de ZEP, avait \u00e9t\u00e9 \u00e9rig\u00e9 en obligation et \u00e9tendu \u00e0  tous les \u00e9tablissements sous l\u2019appellation d\u2019heure de vie de classe. Mais ces heures, parachut\u00e9es du sommet de la hi\u00e9rarchie, non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es, impos\u00e9es \u00e0  des \u00e9quipes qui n\u2019en ressentaient pas la n\u00e9cessit\u00e9 et qui n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 form\u00e9es et \u00e0  des \u00e9l\u00e8ves qui ne savaient pas quoi en faire, se sont vid\u00e9es de leur sens jusqu\u2019\u00e0  l\u2019absurde.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi que j\u2019entendis un jour l\u2019une de mes coll\u00e8gues annoncer, furieuse, que les 5eme 5 \u00e9tant odieux, elle allait leur coller une heure de vie de classe par semaine jusqu\u2019\u00e0  la fin du trimestre !<\/p>\n<p>Du tutorat \u00e9rig\u00e9 en sanction.<\/p>\n<p>L\u2019institution croyait bien faire, sans doute. \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00ab On fait la journ\u00e9e continue. Les cours, les ateliers aux heures des repas, les r\u00e9unions en fin de journ\u00e9e. Ca bosse partout, \u00e0  tous les \u00e9tages de tous les b\u00e2timents. Le temps s\u2019\u00e9tire mais ne p\u00e8se pas. Il est plus facile de passer trente ou quarante heures au coll\u00e8ge dans une ambiance de travail effervescente et productive que de faire ses dix-huit heures r\u00e9glementaires dans la douleur et la solitude. Moi, du temps, j\u2019en ai. J\u2019habite le quartier, je n\u2019ai pas encore d\u2019enfants, j\u2019ai un mari intermittent du spectacle et du mariage, je suis disponible. \u00bb<\/p>\n<p>[&#8230;]<\/p>\n<p>\u00ab Un matin, je suis convi\u00e9, en m\u00eame temps que tous les autres profs de fran\u00e7ais, \u00e0  une r\u00e9union pour rencontrer un certain Papy. Papy !? C\u2019est quoi ? Comment, tu ne connais pas Papy ? Non, je devrais ? Bah oui, tout le monde conna\u00eet Papy, c\u2019est Papy quoi ! D\u2019accord. Munie de ces clart\u00e9s et d\u2019une certaine curiosit\u00e9, je m\u2019en vais donc voir \u00e0  quoi ressemble ce Papy.<\/p>\n<p>Le nom est trompeur : je m\u2019attends \u00e0  un vieux barbon ou \u00e0  un barbant nature&#8230; Mais l\u2019homme est jeune, plein, serein, doux, dense, carr\u00e9, souple&#8230; Les gestes, la voix, le regard sont ceux d\u2019un f\u00e9lin courtois&#8230; puissance et velours&#8230; Visiblement, il est chez lui \u00e0  Gagarine. Il conna\u00eet le pr\u00e9nom de chacun, tutoie et embrasse tout le monde, se meut entre les murs et les gens, \u00e9l\u00e8ves ou adultes, avec une tranquille assurance. Je finis par apprendre que Papy est un ancien \u00e9l\u00e8ve du coll\u00e8ge, ancien surveillant \u00e9galement, estampill\u00e9 trappiste et fier de l\u2019\u00eatre. D\u2019o\u00f9 lui vient son surnom ? Sans importance&#8230; A Gagarine, entre sentiment de rejet et besoin d\u2019adoption, ils sont nombreux \u00e0  avoir troqu\u00e9 leur identit\u00e9 trop \u00e9troite pour se laisser baptiser par un groupe, des copains, des pairs, et rena\u00eetre \u00e0  nouveau, un autre homme, un personnage, protection ou exhibition.<\/p>\n<p>Et \u00e0  part \u00e7a ? A part \u00e7a, il est com\u00e9dien. Il vient proposer aux profs int\u00e9ress\u00e9s de former leurs \u00e9l\u00e8ves \u00e0  la pratique du match d\u2019improvisation th\u00e9\u00e2trale et de les faire participer \u00e0  un championnat regroupant tous les \u00e9tablissements du secteur. Ca m\u2019int\u00e9resse. L\u2019exp\u00e9rience de Villeneuve-la-Garenne m\u2019a laiss\u00e9 un bon souvenir et puis, surtout, \u00e7a me dit bien de travailler avec quelqu\u2019un de cette nature. On essaye.<\/p>\n<p>Premi\u00e8re s\u00e9ance avec les 3\u00e8me 2.<\/p>\n<p>C\u2019est une classe agr\u00e9able, vive, dynamique, avec \u00e9videmment son lot de fiers-\u00e0 -bras mal-aimables et de pr\u00e9-pub\u00e8res pas gracieux, mais sympa. Cependant, j\u2019appr\u00e9hende un peu la s\u00e9ance : assis, ils sont d\u00e9j\u00e0  bien agit\u00e9s, mais debout&#8230; ? A mon avis, pas g\u00e9rables. Effectivement, Papy fait son entr\u00e9e dans la salle polyvalente que j\u2019ai investie avec mes \u00e9l\u00e8ves et qui, pour l\u2019heure ressemble \u00e0  un hall d\u2019immeuble particuli\u00e8rement bruyant. Sans le recours de l\u2019estrade et de la disposition g\u00e9ographique de la classe, je peine \u00e0  rassembler les vapeurs \u00e9parses de mon autorit\u00e9 volatile. Il faut forcer la voix pour se dire bonjour. Je prends un air navr\u00e9 (je fais tr\u00e8s bien les airs navr\u00e9s) : Voila, c\u2019est mes troisi\u00e8mes&#8230; Il a l\u2019air de penser que ce n\u2019est pas grave. Cet homme est d\u2019heureuse nature. Il prend les choses en main, salue l\u2019un, rappelle l\u2019autre \u00e0  l\u2019ordre, explique, montre, applique&#8230; Ils bougent, il fait le chef d\u2019orchestre. Il impulse le rythme, donne une consigne : mouvement, placement, \u00e9clat de rire, une vanne \u00e0  gauche, un encouragement \u00e0  droite&#8230; Energie, calme&#8230; Je regarde. Pour l\u2019instant, on se contente d\u2019exercices, d\u2019\u00e9chauffements. Un \u00e9l\u00e8ve sculpte deux de ses cong\u00e9n\u00e8res comme de la glaise, au gr\u00e9 de son imagination. Quand les sculptures sont achev\u00e9es, chaque artiste de chaque groupe laisse son \u0153uvre sur place, fig\u00e9e, et nous d\u00e9ambulons dans ce mus\u00e9e de chair, ces statues noires et blanches dont l\u2019\u0153il frise et la l\u00e8vre palpite. Ils acceptent : se toucher, se regarder, se concentrer, casser les corps, briser la silhouette habituelle&#8230; Je regarde. Ca passe vite, c\u2019est fini. On recommence quand, Madame ? Lundi. Et pourquoi pas demain ? Parce que grammaire, orthographe, tout \u00e7a, mais lundi, oui. Merci Papy (ils disent merci !).<\/p>\n<p>Deuxi\u00e8me s\u00e9ance.<\/p>\n<p>Exercices, \u00e9chauffement et Papy donne un th\u00e8me. Les \u00e9l\u00e8ves se concentrent. Ce n\u2019est pas simple. Tout le monde revendique la meilleure id\u00e9e, le ton monte dans les groupes. Trois \u00e9l\u00e8ves se lancent : pas terrible. Je regarde Papy d\u2019un air navr\u00e9 : C\u2019est mes troisi\u00e8mes. Il stoppe le jeu, met la main sur l\u2019\u00e9paule de l\u2019un, replace l\u2019autre dans l\u2019espace figur\u00e9 de la sc\u00e8ne : \u00e7a, c\u2019est bien ; ce que tu as dis l\u00e0 , c\u2019est int\u00e9ressant, va plus loin ; ta mimique l\u00e0 , elle est excellente, mais regarde-nous, donne&#8230; Ils reprennent, c\u2019est mieux. Autre th\u00e8me, autre impro. A chaque fois, Papy intervient avant la d\u00e9ception, le d\u00e9couragement, la lassitude. Il s\u2019adresse \u00e0  chacun d\u2019eux : ce que tu donnes, c\u2019est bien, \u00e7a nous int\u00e9resse, donnes-en plus, laisse aller, laisse monter ce qui vient. Th\u00e8me, impro, th\u00e8me, impro.<\/p>\n<p>Et puis Mimouna. Le th\u00e8me, c\u2019est la neige. Mimouna mime une vieille africaine descendant de l\u2019avion \u00e0  Roissy sous la neige&#8230; Et on voit, les flocons, la femme, son \u00e9tonnement, ses sentiments, ses sensations, ses r\u00e9actions. Ce n\u2019est plus Mimouna qui \u00e9volue sous nos yeux et nous sommes tous \u00e0  Roissy un apr\u00e8s-midi de janvier.<\/p>\n<p>Et Papy : tu vois, ce que tu as en toi, \u00e7a nous pla\u00eet, c\u2019est une histoire, un spectacle, on t\u2019a suivie.<\/p>\n<p>Et Mimouna tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9e de porter un tel tr\u00e9sor en elle.<\/p>\n<p>Et madame Degois tr\u00e8s \u00e9tonn\u00e9e de voir un tel tr\u00e9sor chez Mimouna.<\/p>\n<p>Mimouna jusque-l\u00e0  si triste, si discr\u00e8te, si effac\u00e9e.<\/p>\n<p>Le seul qui n\u2019est pas \u00e9tonn\u00e9, c\u2019est Papy. Ca lui semble normal. Il a l\u2019\u0153il placide du type qui sait qu\u2019il va trouver ce qu\u2019il cherche, qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019\u00e0  se baisser pour voir filer les p\u00e9pites apport\u00e9es par l\u2019eau vive. Du coup, l\u2019enthousiasme revient, chacun veut voir s\u2019il a la m\u00eame chose en lui, s\u2019il peut capter ainsi l\u2019attention de l\u2019autre, se laisser aller \u00e0  jouer. Papy leur accorde \u00e0  tous la m\u00eame attention. Cet homme-l\u00e0 , c\u2019est la main de Midas version regard. Il voit de l\u2019or partout o\u00f9 se pose sa prunelle. Alors que j\u2019ai renonc\u00e9 moi, depuis longtemps, \u00e0  certains de mes \u00e9l\u00e8ves, lui les oblige \u00e0  montrer ce qu\u2019ils ont de mieux, dans le registre qui est le leur et ce, dans la confiance et un profond respect qui n\u2019emp\u00eache ni la provocation, ni la chaleur, ni surtout l\u2019humain. Je prends des le\u00e7ons. Pour moi, il n\u2019y avait de respect que froid et distanci\u00e9. Il para\u00eet que non. \u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je viens de lire le livre \u00ab L\u2019\u00e9cole, les belles et la B\u00eate \u00bb de Aline Peignault et Marie-Pierre Degois, paru en avril 2007 aux \u00e9ditions \u00ab Chronique Sociale \u00bb. Passionnant, mais assez difficile \u00e0 raconter. 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