{"id":17,"date":"2005-03-07T16:14:57","date_gmt":"2005-03-07T14:14:57","guid":{"rendered":"http:\/\/guilain.omont.net\/christian-bobin\/"},"modified":"2026-08-26T19:39:33","modified_gmt":"2026-08-26T17:39:33","slug":"christian-bobin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dem.li\/guilain\/fr\/blog\/2005\/03\/07\/christian-bobin\/","title":{"rendered":"Christian Bobin"},"content":{"rendered":"<p>Je suis tout-\u00e0 -fait s\u00e9duit par le livre <strong>\u00ab\u00a0Folle Allure\u00a0\u00bb de Christian Bobin<\/strong>. Ce livre m&rsquo;habite encore, plusieurs jours apr\u00e8s l&rsquo;avoir lu \ud83d\ude42 Voici quelques extraits pour vous donner envie :<\/p>\n<p>Tu sais, petite, la p\u00e2tisserie et l\u2019amour, c\u2019est pareil &#8211; une question de fra\u00eecheur et que tous les ingr\u00e9dients, m\u00eame les plus amers, tournent au d\u00e9lice.<\/p>\n<p>Je ne comprends pas tout ce qu\u2019elle me dit. Je ne comprends m\u00eame rien, j\u2019\u00e9coute sa voix travers\u00e9e d\u2019oiseaux et soudain, j\u2019\u00e9clate de rire. Elle me regarde sans surprise, avec bonheur m\u00eame.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>C\u2019est fou ce qu\u2019on peut dire comme b\u00eatises pour retenir les gens &#8211; et c\u2019est fou comme les gens croient aux b\u00eatises qu\u2019on leur dit. Ma ch\u00e9rie, ma douce. Tu es la plus belle, tu es la meilleure. Tu es indispensable. Et puis quoi encore. Le premier film avait s\u00e9duit les critiques. Je n\u2019y avais qu\u2019un second r\u00f4le et ils n\u2019avaient parl\u00e9 que de moi. Le second, c\u2019est s\u00fbr, serait un succ\u00e8s. Tournage au Canada. Il n\u2019y aura pas de second. J\u2019ai pris l\u2019argent du premier, j\u2019ai compt\u00e9, cela devrait me suffire pour passer trois ans dans le Jura. Peut-\u00eatre quatre. Apr\u00e8s je verrai. Je les entends d\u2019ici. Irresponsable, immature, capricieuse, sale gosse. Le vrai mot ils ne le trouveront pas. Le seul mot qui n\u2019est pas dans leur vocabulaire parce qu\u2019il n\u2019est pas dans leur vie : libre.<\/p>\n<p>(&#8230;)<!--more--><\/p>\n<p>J\u2019ai toujours reconnu d\u2019instinct ceux qui se l\u00e8vent avec le jour, m\u00eame en vacances, et ceux qui restent pour des si\u00e8cles au lit. J\u2019ai imm\u00e9diatement craint les premiers. J\u2019ai toujours craint ceux qui partent \u00e0  l\u2019assaut de leur vie comme si rien n\u2019\u00e9tait plus important que de faire les choses, vite, beaucoup. Ma m\u00e8re \u00e9tait tellement aim\u00e9e que ce n\u2019\u00e9tait plus la peine d\u2019occuper toutes les heures du jour. Le monde appartient, dit-on, \u00e0  ceux qui se l\u00e8vent t\u00f4t. Ils le font bien sentir que \u00e7a leur appartient, le monde, ils en sont assez fiers de leur remue-m\u00e9nage. Mais quand on est aim\u00e9e, on s\u2019en fout du monde, on a beaucoup moins besoin d\u2019y faire son tour.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Retour en voiture, la Cadillac rose avec les \u00e9toiles peintes sur le capot. Silence de mon p\u00e8re. Silence vite rompu comme une digue. La col\u00e8re tombe sur ma m\u00e8re : <em>ta<\/em> fille ceci, <em>ta<\/em> fille cela. Quand mon p\u00e8re est f\u00e2ch\u00e9 avec moi, je ne suis plus que la fille de ma m\u00e8re. C\u2019est elle l\u2019unique responsable, la cause de tous les d\u00e9sordres sur terre. Devant tant de reproches, ma m\u00e8re ne sait qu\u2019\u00e9clater de rire. A cet instant, comme \u00e0  chaque fois, mon p\u00e8re h\u00e9site entre deux envies : tuer ma m\u00e8re ou l\u2019embrasser. C\u2019est une h\u00e9sitation qui ne dure m\u00eame pas une seconde. La joie de ma m\u00e8re est trop contagieuse : c\u2019est maintenant une troupe hilare qui arrive pr\u00e8s des roulottes. L\u2019enfant prodigue est de retour.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Je viens de comprendre quelque chose, une chose capitale, une r\u00e9v\u00e9lation si on veut. Je viens de comprendre que personne, jamais, ne me contraindra en rien. Personne. Jamais. En rien. L\u2019internat, on verra bien. J\u2019ai trouv\u00e9 ma m\u00e9thode. Elle est simple. Elle vaut pour l\u2019internat comme elle vaudra plus tard pour un mariage, pour un m\u00e9tier, pour tout. Ma m\u00e9thode c\u2019est : on verra bien.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Trop t\u00f4t pour te marier, fillette. Ton p\u00e8re et moi, nous voulons bien te donner notre accord, mais m\u00e9fie-toi, la prison, charmante, confortable, reste une prison. Pour un rien on y entre, et ensuite il te faudra beaucoup pour en sortir. Je ne dis pas que Roman sera ton ge\u00f4lier, il est charmant ton ami, je dis bien pire : vous serez tous deux prisonniers. Il n\u2019y a pas de gardien dans la prison, il n\u2019y a pas de portes, pas de barreaux, pas de serrures &#8211; mais c\u2019est une prison quand m\u00eame. (&#8230;) je t\u2019aurai quand m\u00eame pr\u00e9venue, dix-sept ans, c\u2019est bien jeune, mais je suis heureuse que tu ne m\u2019\u00e9coutes pas, \u00e7a me pla\u00eet comme \u00e7a, c\u2019est bon signe, on t\u2019a bien \u00e9lev\u00e9e, petite, on t\u2019a appris \u00e0  n\u2019\u00e9couter que ton c\u0153ur et lui seul. J\u2019esp\u00e8re me tromper, je sais que je ne me trompe pas, c\u2019est \u00e9gal, le bon chemin pour les enfants n\u2019est jamais celui des parents, jamais, j\u2019arr\u00eate l\u00e0  mes conseils, ils sont inutiles.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Je prends un plaisir fou \u00e0  entendre sa voix, l\u2019entendre pas l\u2019\u00e9couter, les mots n\u2019ont pas si grande importance, qu\u2019avons-nous \u00e0  nous dire dans la vie, sinon bonjour, bonsoir, je t\u2019aime et je suis l\u00e0  encore, pour un peu de temps vivante sur la m\u00eame terre que toi. Que me m\u00e8re me fasse part de ses id\u00e9es sur le mariage ou qu\u2019elle me d\u00e9taille la recette du lapin aux groseilles, c\u2019est pareil. Les paroles changent, la voix demeure, la voix qui fait son travail essentiel, qui salue, qui r\u00e9p\u00e8te, qui insiste : je suis l\u00e0  et donc tu es l\u00e0  aussi, vivante comme moi &#8211; pourquoi inventer plus, c\u2019est suffisant comme \u00e9change.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>J\u2019arrive en retard. Je sens que la d\u00e9cision est d\u00e9j\u00e0  prise d\u2019abattre l\u2019\u00e9rable, \u00e0  peine assise, je me rel\u00e8ve, je traite ces gens d\u2019assassins et d\u2019idiots. La p\u00e2tissi\u00e8re m\u2019invite \u00e0  mesurer mes propos. Un homme se l\u00e8ve \u00e0  son tour, un g\u00e9ant je ne l\u2019ai jamais vu, il doit habiter en face, passer par l\u2019autre entr\u00e9e, il dit : mademoiselle a raison &#8211; j\u2019ai un frisson en m\u2019entendant appeler mademoiselle, je croyais que cela n\u2019arriverait plus jamais &#8211; mademoiselle a raison et il me semble qu\u2019elle s\u2019exprime d\u2019une fa\u00e7on particuli\u00e8rement mod\u00e9r\u00e9e. Cet arbre prend sur lui de la lumi\u00e8re, certes, mais qui de nous ne r\u00eave d\u2019en faire autant, j\u2019ai besoin de lui pour mon travail, j\u2019ai besoin du regard quotidien sur ses feuilles, c\u2019est un des premiers habitants de l\u2019immeuble, son \u00e2ge est respectable et, que je sache, on ne va pas couper les jambes des vieux sous pr\u00e9texte qu\u2019ils nous font de l\u2019ombre, je vous pr\u00e9viens, le premier qui touche \u00e0  une seule de ses feuilles aura affaire \u00e0  moi, je ne plaisante pas, je suis comme mademoiselle, je pense qu\u2019il y a des choses sur lesquelles il ne faut surtout pas garder son calme. Il fait lentement le tour de la table, il s\u2019arr\u00eate devant les propri\u00e9taires des trois premiers \u00e9tages. Je demande un vote \u00e0  main lev\u00e9e, qu\u2019on en finisse avec cette r\u00e9union sans objet. Finalement, personne ne viendra abattre l\u2019\u00e9rable. On d\u00e9cide simplement d\u2019en rediscuter l\u2019an prochain.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Tout \u00e0  l\u2019heure, dans le cours d\u2019une promenade, j\u2019ai retrouv\u00e9 le sang de mes dix ans, mon sang de fugue et de curiosit\u00e9. Je suis pass\u00e9e devant une maison de retraite &#8211; et j\u2019y suis entr\u00e9e. Dans les couloirs, plein de vieilles femmes en robe de chambre. Je ne me suis pas attard\u00e9e. Personne n\u2019aime voir trop longtemps des vieillards. M\u00eame les vieux n\u2019aiment pas \u00e7a. J\u2019ai parl\u00e9 avec une dame qui regardait la t\u00e9l\u00e9vision dans une salle commune, en su\u00e7ant des bonbons \u00e0  la menthe. Elle devait avoir, quoi, quatre-vingts, quatre-vingt-cinq ans. Et elle m\u2019a dit : quelle horreur, il n\u2019y a que des vieux dans cette maison. J\u2019ai ri. Je comprenais tr\u00e8s bien cette parole.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, je suis soulag\u00e9e. Rien ne s\u2019est pass\u00e9 aussi gentiment que je l\u2019\u00e9cris pendant ces trois ann\u00e9es. La violence r\u00f4dait, et le malheur. Les deux hommes ont d\u00e9ploy\u00e9 des tr\u00e9sors d\u2019intelligence pour ne jamais se trouver face \u00e0  face. Ce qu\u2019on pressent d\u2019une chose est bien plus \u00e9prouvant que la chose elle-m\u00eame. Je commen\u00e7ais vers la fin \u00e0  souhaiter que la rencontre ait lieu, pour ne plus souffrir de l\u2019imaginer. A quoi bon en dire plus. Les journaux comme les livres sont pleins de ces histoires, c\u2019en est lassant.<\/p>\n<p>(&#8230;)<\/p>\n<p>Ceux qui nous aiment sont bien plus redoutables que ceux qui nous d\u00e9testent. Il est bien plus difficile de leur r\u00e9sister, et je ne sais rien de mieux que des amis pour vous amener \u00e0  faire le contraire de ce que vous souhaitiez faire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis tout-\u00e0 -fait s\u00e9duit par le livre \u00ab\u00a0Folle Allure\u00a0\u00bb de Christian Bobin. 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